Si je danse plus dans ta tête
© Julie Trémouilhe
La fumée râpe le fond de ma gorge. Kent Core White, filtre extra long, Jup en cannette de 50. Ça me rappelle l’Angleterre, les banlieues confortables du Grand Londres, ces façades de briques couleur brique. Les bow-windows à l’infini. Et entre les interstices des clôtures, des gens qui vivent en pauvres riches. Je cherchais les sous, là-bas. Je savais que j’y étais au-dessus de mes moyens. Ça avait une fin. Avant le départ-retour, je m’étais bâtie un trône de princesse qui ne voit pas le gouffre. Au bord. Je m’asseyais là, les jambes dans le vide de cette vie que j’empruntais quelques mois. Je courrais tous les jours en zigzags dans le parc du quartier, puis je rentrais dans le petit jardin en rectangle de mon existence louée et je fumais en buvant l’une sur l’autre deux cannettes de pils importée. Je commandais un canard aux crêpes et des beignets de banane graisseux comme c’est pas permis. J’étais seule sur l’île et ça n’avait pas le goût difficile de la solitude d’aujourd’hui. Je pense à cette version de moi. Je pourrais sourire si ça faisait pas mal. Mais là de suite, je peux pas. C’est comme un muscle froissé ou déchiré. Je dis ça, je me suis jamais rien froissé. Je dois faire attention, je bouge pas trop les émotions, j’immobilise au max. Quand je pleure, c’est très lent, ça monte, ça repart, je laisse faire. Je secoue même pas les épaules.
- C’est bien de s’échauffer. On ne bouge plus assez. Pardon, je vous ai fait peur ?
La voix vient du balcon d’à côté. Un voisin que je connais pas. Je connais personne dans le bâtiment. Je n’aperçois que des pieds nus, croisés sur un barreau. La peau brune sur la peinture blanche qui s’écaille, au milieu des taches orange rouille et vert mousse. Puis je vois d’autres orteils et d’autres ongles, mais seulement dans ma tête.
- Non, non, je dis. Je… j’ai parlé tout haut ?
- Vous avez parlé de secouer les épaules, il répond. Je ne savais pas très bien si vous vous adressiez à moi. Je suis désolé si je vous ai interrompue.
- Non, non, c’est rien.
- On prend n’importe quel prétexte pour causer un peu, il dit.
- Oui, c’est vrai. Je tente un faible rire. Je dois rentrer, j’ai du boulot. Bonne après-midi.
- Bonne après-midi, il dit.
Je referme la porte. Je prendrais n’importe quel prétexte pour ne pas parler. Oui, c’est vrai. Je sais plus quoi dire. Merde. J’ai laissé la bière sur le balcon, sur la table de jardin, à côté de la chaise de jardin. Tant pis.
Je jette un œil vers les sacs empilés dans l’entrée. Quelques électroménagers, des carnets de croquis, des couleurs en peinture, marqueurs, fusains, un oreiller, des vêtements, beaucoup. Tout ce qui traînait chez lui et bouffait son espace, puis moi en tête de file. Je me fiche de la solitude du confinement. Totalement. J’entends les gens se plaindre. J’ai envie d’enfoncer mon poing dans le mur, le miroir, le dossier de la chaise. Le virus, c’est de la merde insignifiante. Il ne m’aime plus, ça, ça a de la consistance. Une belle matière que j’arrive pas à avaler. Le monde est en pause, il paraît. Le mien tourne pas rond. Tout ça, je peux pas le dire. J’ai que ce truc dans la bouche. Alors je me tais. Les souvenirs cognent sur l’estomac chaque fois que je lève le regard. Écrasés entre deux assiettes, sous le lit, dans une phrase, un tube de dentifrice. Je passe dans la cuisine, remplis le réservoir d’eau de la cafetière, empile les cuillères de Jacqmotte dans le filtre. Le café que je préfère, qui sent l’enfance et la grand-mère. Il le boit pas comme ça. Si je me retourne, je verrai la grosse machine rutilante qu’il m’avait filée. Il y a encore son prénom dessus. Les grains de café prennent la poussière dans le bac.
C’est long, avant de refaire les choses pour soi.
Une musique rampe sous la porte-fenêtre du balcon. Un air oriental, on dirait. Je connais pas. La langue ne me dit rien non plus. Des sons qui m’échappent, des consonnes que j’ai jamais vues s’asseoir côte à côte. La mélodie me happe, m’arrache aux murs. Je m’assieds sur la chaise de jardin.
- C’est très beau, je dis aux pieds bruns qui se balancent doucement sur ma gauche, de l’autre côté de la petite palissade de bambous qui cache presque entièrement le corps de mon voisin. C’est en quelle langue ?
- C’est du turc, il dit. La chanson s’appelle « Sayenizde ». Ça veut dire « grâce à toi ».
- Vous êtes Turc ?, je demande.
- Oui. Ma famille vit toujours là-bas. On peut se tutoyer peut-être ? On n’est pas si vieux, tous les deux, je pense. Il rit.
- Oui, bien sûr, je dis.
Le silence. Le morceau passe en boucle. Le genre de musique qui creuse un relief dans la tête et qui s’en ira plus jamais. Je finis par lui demander ce que raconte le chanteur.
- C’est romantique. Ça parle d’un homme qui s’est perdu dans sa relation amoureuse avec une femme. Il est tellement paumé qu’il n’arrive pas à exprimer pleinement ses sentiments. Il dit qu’il ne jettera pas le monde à terre, qu’il ne brisera pas de verres. Il ne sait plus rire ou se mettre en colère, même pas pleurer. Il ne croit plus à l’amour. Il dit « l’amour courageux s’est éteint ».
On laisse la chanson tourner sans fin. Personne dit plus rien. Je songe un moment à notre situation bizarre, un voisin que je connais pas, et tout d’un coup on parle d’amour et de monde renversé. Puis l’impression s’en va, justement parce que le bizarre a fracassé les petites cartes que je posais l’une contre l’autre depuis deux ans. Je les voyais s’élever en château. Maintenant on regarde le tas au sol et les amis me disent dans le téléphone c’est bizarre, cette histoire. J’écoute les phrases, je colle le souvenir des paroles au hasard sur les mots étrangers. Se perdre dans la relation. Mais je m’étais pas perdue, j’ai rétorqué aux gens qui affirmaient, juste après, tu vas enfin te retrouver toi. Être toi. Je souris. Un petit rire dépité. Qu’est-ce que ça veut dire être moi ? Est-ce que je suis perdue, finalement, si je comprends pas ce que ça veut dire, me retrouver ? Je me suis pas perdue, j’existe plus. C’est autre chose. Les semaines courent sur place. Je sais même plus à combien on en est, depuis le virus, depuis que je suis rentrée chez moi. J’ai pas eu de nouvelles, aucune. Je m’y attendais pas, j’avoue. Dans tout son silence où je suis plus personne, j’ai moins de consistance chaque jour. Oui, j’en ai pour moi, je suis quelqu’un, blablabla. Je m’en fiche de ça, là, tout de suite. Ce qui disparaît gagne. Après, j’ai pas envie d’être dans sa tête à lui. Y a trop de cases, de pourcentages, de piédestaux. Je passais mon temps à sauter d’un poteau à l’autre là-dedans. C’était très fatiguant. Il avait comparé l’espace que je prenais à celui qu’une autre avait colonisé avant moi. Mais je suis restée. Par ego, amour, amour de la conquête. J’existe plus dans sa caboche maintenant. Je dois plus ni sauter ni tomber. Bizarrement, c’est encore plus fatiguant.
Je me lève pour rentrer.
- Au fait, je m’appelle Nâzim. Le voisin est toujours sur son balcon, je crois qu’il boit un thé, ou quelque chose à l’odeur forte.
- Nâzim, je répète. Enchantée. Ça sort tout seul, ce genre de mot qui veut plus rien dire. Enchantée, enchantée, victime d’un enchantement. On parle en aveugles, chacun à son bout de palissade.
- Comme le poète, il dit, Nâzim Hikmet.
- Je connais pas.
- Oh, juste l’un des plus grands poètes turcs, il rit.
- Je note. Ah, heu oui, moi c’est
- Je sais, il coupe. C’est écrit sur ta sonnette. J’avais regardé, quand tu as emménagé. J’étais content d’avoir une voisine.
- Ah. Ça fait longtemps que tu vis ici ?, je demande.
- Cinq ans.
- Moi j’y suis... j’y étais pas souvent. Je t’ai jamais vraiment croisé, si ?
- Une fois ou deux, il répond.
- Je suis désolée, je suis un peu dans ma tête en général. Je remarque pas.
- Aucun souci. On a tout le temps. Ravi de faire ta connaissance.
Ça sonne bien, quand il dit des phrases préfabriquées, Nâzim. Je sais pas comment il fait. Il rend du sens. Je lui dirai un jour, peut-être.
© Julie Trémouilhe
Le temps coule. Mes clopes sont des rendez-vous avec Nâzim. L’autre jour, il m’a fait goûter de la boza, une boisson traditionnelle fermentée. On peut la faire à base de différentes céréales. Lui, il utilise du millet. C’est une recette compliquée. Il a tout le temps. Il devait rejoindre sa famille avant que le virus sabote les plans. Le voyage est long, sur des routes de montagne. Ici, c’est entre notre immeuble et l’avion que tout est caillouteux. Il parle des paysages, d’un village dont le nom m’échappe. Il a compris, je crois, que mon silence est pas indifférent, que c’est juste difficile de reprendre, relancer la machine, faire comme si. Il devance, il raconte et déroule son film. J’aime cette portion d’espace suspendu dans le vide où j’ai pas besoin de dire ou pas dire le bord du gouffre. Quand il m’a tendu un verre de boza la première fois, je l’ai vu, enfin. Un long profil, un peu de barbe sombre sous des yeux verts, une chevelure bouclée, couleur barbe sombre. Puis j’ai vu d’autres yeux verts, d’autres poils, d’autres cheveux, mais seulement dans ma tête. J’ai pris le gobelet chaud, mes doigts ont attrapé les siens dans la manœuvre. Toucher quelqu’un, ça faisait longtemps. Je me suis rassise, vite.
Entre les clopes, je lis les vers de ce poète, Hikmet. Un rebelle communiste. Nâzim me prête ses livres français. J’ai dessiné un bout de Turquie imaginaire et je lui ai offert. J’ai parlé un peu de mon métier. Je fouille dans les cartons, ressorts les planches inachevées, les projets raturés. C’est difficile de reprendre seule ce que j’avais lancé ailleurs, même si c’est mon univers à moi. Je trace un trait, une case, une bulle. Une couleur après l’autre. Quand je bloque, je pense à ce que je dis aux mômes à l’atelier. Déjà, j’annonce que je n’apprendrai à personne à dessiner. Ça m’intéresse pas et comme je fais mon métier pour moi, tant pis pour eux. Ils ouvrent des yeux ronds. J’explique qu’ils ont un coup de crayons en eux, là, dans la main. Qu’on va le faire sortir, ensemble. Ils regardent leurs petits doigts, un peu intimidés. C’est bateau, hein ? J’adore ça. Ils me manquent, ces gosses. Je sais pas quand je les retrouverai au milieu de pots de peintures éventrés. Je leur prépare de sacrées missions, à coup de pays qu’on visitera jamais mais dont je veux tout savoir.
Tout ce que j’ai écrit sur nous est mensonge, tout est vrai de ce que j’ai écrit sur nous[1], dit le poète. Les jours portent les surprises. J’écoute ce qui gronde à l’intérieur. Je comprends pas, je cherche plus. J’ai tout trituré au début, décousu, rapiécé. J’ai vraiment tenté de tout saisir et de courir d’une pièce à l’autre avec ma pile de trucs bien en main. Ça n’a pas marché. J’ai arrêté de me demander si je t’aime, si tu revenais, si tu demandais ça va ?, si jamais plus tu demandais ça va ?. Les bruits du dehors sont passés sous ma porte. Je sais qu’il y en a une autre, maintenant. Déjà. J’imagine, parfois. Ça me tue. Je vois plus la fatigue et les cases dans ta tête. Je vois une tarte aux légumes un soir de crève, un accord de participe passé, un mot lâché comme une bombe dans le bar du quartier, ta bouche à mon oreille qui dis je crois que, une artiste qui regardait son vieil amour dans les yeux, juste une minute. Les grandes discussions du début, les petites réflexions de la fin, un corps dans mon dos, la nuit. Je danse plus dans ta caboche. Puis je fais plus rien tourner dans la mienne. J’arrête. Promis. Il y a simplement ton nom sur la cafetière dans mon dos.
Nâzim imite des crooneurs locaux. Il est terrible, quand il commence. Je vois pas grand-chose, une main tendue vers la foule, dans le vide. Sa voix, très juste. Mon sourire se défroisse. Il rit plus fort quand je chante en turc. Il rapporte des trésors du night shop où il travaille en coup de vent-coup de main. Des vieux bonbons aux emballages fluo, des trucs que je bouffais à la pelle quand j’étais gosse. Ça parle de déconfinement, aux infos. Tout le monde respire. Ils en ont marre de boire l’apéro devant l’écran. Moi je pense à reculons. Je veux pas que ça bouge. Je veux pas retourner dans le bar, le voir fumer dans un coin. Je saurais pas quoi dire. Y a plus rien qui vient. Nâzim sent. Il dit on est pas mal, ici. J’aurai pas de boulot avant septembre, de toute façon. C’est un peu comme si ça continuait, pour moi, toute cette histoire impossible, bizarre, qu’on avait racontée cent fois mais seulement pour des livres et des séries télé. Depuis mon petit séisme personnel, y a vraiment rien qui me choque. Enfin, je vois bien que des choses émergent. Des dessins différents, des univers qui dormaient jusque-là. Les jours où je sens plus le muscle déchiré, où je passe devant ton nom sur la machine à café en le regardant bien en face, je me dis que c’est pour ça, pour permettre à tous ces mondes de s’accrocher au mur, que c’est arrivé. Pour Nâzim. J’ai envie de danser dans sa tête. J’attends un peu, encore.
[1] Nâzim Hikmet, Il neige dans la nuit et autres poèmes, Paris, Gallimard, 1999, p.192.
© Julie Trémouilhe