Roue libre
© Julie Trémouilhe
Ils dansent dans les halos bleus et rouges. La lumière chaude efface les détails, ne reste qu’une paire de sourcils froncés, un menton rentré qui oscille en rythme. Les bras se lèvent, les coudes tirent en arrière une charge invisible. L’air sert de résistance. Le corps se propulse en surplace, la tête est moteur de cette fuite en avant immobile. La sueur qui perlait le front gicle, éclabousse. On ne voit pas ce que l’on perd, on ne savait même pas qu’il y avait toute cette eau en nous. On vient ici la faire couler des pores et plus des yeux. Pas le temps de songer vraiment, juste celui de courir après le prochain mouvement, placer le poids, trouver un contrôle, une prise quand tout dehors dicte de lâcher. La musique m’hébète. Moi qui creuse d’habitude sous l’eau vers un calme de monstre marin, là où l’absence de lumière apporte clarté, je suis perdue, stoppée dans un mouvement mécanique que mon corps a appris en traître. J’observe les silhouettes, le pack sombre tourné vers un meneur dont la voix amplifiée par les baffles redresse les dos avachis, les postures fainéantes, les tricheurs. Puis laisser aller. Les cuisses, les mollets tournent seuls, déconnectés d’une impulsion nerveuse. On s’écroule sur son trône, on s’étire, on déploie des membres dans une envergure risquée, on vole, toujours sur place. Les pieds se décrochent d’un coup sec. La terre ferme accueille l’enveloppe vide. Je pousse la porte. La gifle de l’air, de suite. J’avais oublié le gris, l’odeur de l’espace-temps. Un visage familier, sur un court, qui s’essouffle aussi. Je sais que je retournerai danser dans leurs ondes rouges et bleues.