Les clowns de rodéo
© Julie Trémouilhe
Elle regarde son verre de blanc depuis des heures. Les yeux fixés sur le liquide qui ressemble à de la pisse claire. Un seul œil maquillé, du mauve sur la paupière. Des rides oubliées dessinent un soleil de peau quand elle cille. Je l’observe depuis ma table qui est pas bien loin. Comme si j’étais elle, et elle, mon verre de vin. La marée de gnôle pareille au fond des mers. D’un noir intense, mais si tu frappes ça de lumière, c’est plein de créatures phosphorescentes qui flottent. Qui ont jamais cessé de danser dans ta pupille aveugle. Elle porte pas de rouge à lèvres. Le rouge, c’est pour la grosse fleur plantée dans son chignon. Les cheveux tirés lui tendent la peau, lui volent quelques années. Dans le verre, y a une danseuse de flamenco qui tape si fort du pied que tout va se briser. Ses talons martèlent les cailloux, les enfoncent dans la terre entre les pieds de vigne. Ils cognent, comme si les petites pierres étaient son homme, son môme qui lui a tété le temps, qui a mis toute la lourdeur du monde dans ses deux seins puis qui a laissé un creux juste au milieu des tripes. D’autres images se balancent dans le cépage. Des bestioles pleines de tentacules. T’as juste à les regarder, tu clignes des yeux lentement. Alors, elles savent qu’elles peuvent t’emmener. Elles s’enroulent autour de ton mollet, te tractent vers l’étage le plus bas, au sous-sol de l’empire des ondes. Avec les bêtes, tu prends de la vitesse. Ta robe se gonfle comme un parachute. Tu ressembles à la fleur accrochée sur la tête des femmes qui lèvent le menton haut. Leurs bras se tordent dans l’air, habitent l’arène, éloignent les clowns de rodéo. Leurs doigts arqués sont des cornes de taureaux. Si tu tends l’oreille comme elle fixe son verre de vin, tu entends les claquements revenir du fond des mers.