J’aurais pu être n’importe où
© Julie Trémouilhe
Je l’ai pris pour un lampadaire. Un lampadaire éteint. Sa longue silhouette noire comme une tige. Le bruit métallique quand il se déplace, malgré la couche épaisse de neige. Il était au bout de la ruelle, il y a quelques secondes. Il est proche. Je marche. Je voulais traverser la ville. Juste pour essayer les bottes fourrées. Des bottes bleues qui ne sortiront pas de ce chemin. J’avance droit sur lui. Je ne fais pas semblant que nous allons nous croiser. Je m’arrête, la tête à hauteur de son torse. Le nez dans le daim noir de son manteau immense. Je serre les bottes l’une contre l’autre. Il serre mon corps. Les yeux fermés. Je peux être n’importe où. Il y a un grand soleil, c’est Venise sous mon pas. Il y a des rayons roses et la brume sur le champ derrière la maison. Il y a un bébé qui gigote au bout de mon sein. Il y a des néons multicolores sur la piste de danse. Il y a des rats de bibliothèque aux yeux fatigués sur leurs pages. Il y a des ponts. Sur les ponts, plein de lampadaires. Des vrais, qui ne portent pas de manteau en daim. Qui ne déclenchent pas un bruit de métal quand ils marchent. Parce qu’un lampadaire, ça ne marche pas. J’aurais pu être n’importe où. Mais je ne dépasserai pas la ruelle. J’ouvre les yeux, au ralenti. Peut-être que j’ai mal vu, rêvé. Peut-être que le daim sera jaune, pas noir. Et que ça changera tout. II pose sa main sur mon cou. Ses doigts craquent comme un parc à ferraille.