Lutter libre
© Julie Trémouilhe
Je mets la cape bleue les jours de grande bataille. Parfois tu sais d’avance que tu seras sur le ring, d’autres fois ça te prend par surprise. T’as pas toujours le temps de te maquiller la face assez pour qu’on sache pas que tu rougis, que t’es livide ou que tes yeux sont dans le vide. T’as capté. Quand t’es prévenue t’enfiles tout ce que tu peux. Ça les fera rire cette phrase. T’inquiète. C’est une tactique aussi, tu les fais rire pour pas qu’ils entendent ce que t’as au fond de la voix. Dans le sifflement de ton bec. Tu passes un habit cousu d’efforts invisibles pour mordre sur ta chique. Ouais, je me balade comme ça. Les breloques qui tintent. Les gribouillis partout. Le sourire jusque dans les cils. Tant que t’as la cape, tu crois que tu peux voler au-dessus de la connerie. Je dis pas, y a des jours, c’est ton merdier à toi que t’essaies d’enjamber. Tu sais plus très bien si tu donnes les coups ou si t’encaisses depuis des années. Un peu des deux. Tu rêves qu’on te donne le scénario et qu’on te dise si t’es la gentille ou la méchante, c’te fois. Si t’es bonne ou la bonne. C’est proche mais c’est pas du tout la même chose, chérie. Tu dois attendre. Tu sauras qu’au décompte. T’écouteras, les tempes dans le brouillard, s’ils scandent ton nom. Les jours où ça arrive, tu verras, c’est comme si tu te tenais sur un podium et que t’avais fait un speech qui a convaincu tout le monde. Tu leur a cloué la gueule puis y a plus que toi qui vole sur leur silence. T’es le mot de la fin. Ça me fait ça des fois. Je peux pas imaginer ce que ce serait en vrai. Je me raconte une histoire où c’était moi, puis personne d’autre. J’ai la cape, j’ai pas de masque. J’escalade les cordes puis je saute et je vise juste. Je touche l’autre. Complètement. Ça aurait été quoi, toutes ces années, dans ce film-là ? En vrai, je me tiens là, le corps creux, gonflé du vide que les cons ont soufflé par ma bouche. Habitée de sexes fantômes. Y a des jours, c’est du trois contre un. Si t’as pas pris les prots au ptit dej, t’oublies. On n’imagine pas bien ce que c’est de tenir sur ses pattes sans broncher, d’encaisser à la chaîne. Y a des têtes pleines de reproches qui accepteront jamais les versions du scénar où elles étaient pas toutes belles. Le jour où t’esquives parce que ça vaut pas le coup, t’as tout compris. Je mets la cape bleue les soirs de grande bataille. Je fais pas dans la nuance. Je peins les gens en noir et blanc. Et quand on me le reproche, je dis comme d’hab, j’ai pas le temps pour le gris. Je m’en fous des mots. Je déteste savoir ça, mais ça compte plus. Plus comme quand t’avais quinze ans et que t’allais crever entre deux pages d’un bouquin parce que ça venait de faire ébouler des kilos et des kilos de penderies à l’intérieur de ton bide. Les mots c’est comme les bandeaux que tu mets dans les cheveux ou les grandes boucles d’oreille. C’est l’accessoire à drama. Si t’as envie de jouer une scène toute ta vie, si c’est ton kiffe, alors je t’en prie. Déballe. Emballe, surfe sur la nuance. Rappelle-moi ce que j’ai dit. Moi je reste assise sur la rangée de sièges en plastique rouges, une grosse bière dans la main, et je mate l’action. Parfois tu sais quels corps se touchent et ça te fait crever. D’autres fois ça te fait rien et le constat te fait crever. Des fois c’est ton corps qui touche sans trembler. C’est pas comme au cinoche. T’apprendras avec le temps que t’es pas capable de baiser sans sentiments puis de rentrer au p’tit matin, les bras tendus vers le ciel. T’es pas l’allégorie de la légèreté. T’apprendras aussi que tu peux le faire, même quand ça te tue d’être que de la peau, parce que t’as besoin de tendresse. Que c’est pas rassasiable. Comme il disait, cet auteur inconsolable qui avait tout fait valser, quand les mots ça comptait. Tu claqueras la porte de chez eux, puis dans la rue tu sortiras la cape bleue. Tu masseras les muscles, tu déploieras les membres comme font les chats au soleil quand ils n’attrapent pas les oiseaux. Tu seras le félin et l’envol. Tu fermeras tes yeux tout peinturlurés, tu chasseras les odeurs de peau et de préservatif qui te collent aux narines puis tu penseras à moi. Tu te mettras à rêver du dernier round. Celui qui remue le chaos. Qui te fait advenir au monde. Tu verras le podium sous les paupières qui battent. T’entendras le nom qu’ils scandent et ce sera comme de faire l’amour et douter en le faisant que tu puisses un jour retrouver ça. Ça arrive pas souvent. Jamais, parfois. Mais t’y penseras. Et pendant que t’imagines, tes poings frapperont l’air. Pour les combats perdus, les fois où tu t’es même pas battue. Les fois où t’as essayé de relever quelqu’un. Les fois où t’es la méchante et que tu perces des trous de le mur pour y cacher ta culpabilité. Les fois où tu crois que tu sais tout, celles où tu comprends rien. Tu frapperas dans le vide devant toi, en marchant, la cape qui vole un peu dans le dos. Tu cogneras toutes les certitudes qui en sont jamais tant que tu les as pas expulsées de ton corps et que tu les serres pas sur ton sein. Tant que tes rêves te tètent rien que dans ta tête. Tu frapperas à ça comme on boit le matin. Tu te laisseras regarder par le vieux type qui agrippe sa pinte et qui sera là demain, après-demain, jusqu’à ce qu’il disparaisse sans qu’on l’ait jamais vu. Tu frapperas les discussions sans fin ni fond où tu n’as jamais le dernier mot parce que tu raisonnes à l’envers et que t’y connais que dalle mais que tu juges quand même. T’enverras des crochets sur un milliard de choses que tu sais pas nommer et qui t’arrêtent souvent. Tu feras semblant que c’est un trop plein puis dans le mouvement, y’aura l’odeur des peaux la nuit qui remontera de tes vêtements. Ça te fera piler. Tu tourneras la tête sur le côté et tu verras dans un reflet de vitre ta caboche trempée, tes cheveux ébouriffés. Ça me le fait aussi. T’en fais pas. Je t’attendrai sur un siège en plastique rouge, je t’aurai gardé une place dans la rangée. On se collera l’une à l’autre puis on criera ton nom comme si on avait dix poumons.