Au nord du Nord

© Julie Trémouilhe

© Julie Trémouilhe

Texte lauréat du Grand concours de nouvelles de la Fédération Wallonie-Bruxelles 2020-2021 : Grand Prix de la Fédération Wallonie-Bruxelles

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- Jill ! Borde la grand-voile !

Sander hurle contre le vent, à la proue du bateau, la masse sombre de ses cheveux rabattue sur ses yeux. Il s’acharne sur le génois. Libère la toile coincée dans un balcon. Jill ne bouge pas.

- Tire sur l’écoute. La corde bleue et blanche, là. Tu tires vers toi, ça va se coincer tout seul !

Sa voix forte s’enroule au mât, part au lof sur bâbord. Jill se cale dans le cockpit, les jambes repliées sur son ventre.

Sander revient sur ses pas, exécute lui-même la manœuvre. Il passe une paume calleuse sur ses joues collantes de sel et de sueur. Il se retourne. Jill sourit. Son demi-sourire. Son regard où dansent la peur et l’excitation. Où l’homme ne sait lire si tout y est mouvement ou fixité absolue. Sa peau pâle, presque translucide par endroits.

- T’as quel âge, en fait, gamine ?, Sander demande.

- Oh, pas loin de trente, elle dit.

- Qu’est-ce que tu fiches avec un vieux comme moi ?

- On est bien, là, Jill répond.

Sander scrute le paysage. La terre dans le dos de Jill n’est plus qu’un faible trait, un océan délavé au ras de l’eau. L’île de Magerøya disparaît. L’esprit de Sander engloutit les fjords, sa Norvège natale. Tout souvenir meurt, doit crever comme les poissons qui sèchent sur les berges.

Sander vide une conserve de tomates pelées dans la poêle rouillée. Il suce son doigt blessé par le métal coupant. Pas d’ouvre-boîte sur ce rafiot. Il doit inspecter le fond de cale, les tiroirs branlants. Prendre ses marques sur un bateau qu’il a volé plus tôt dans sa fuite. Emprunté, peut-être. Pour combien de temps ? Il ne sait pas.

- Sander ! Sander ! Viens vite !

Sander se précipite sur le pont, la conserve à la main. Jill est penchée par-dessus bord, l’oreille tendue vers l’eau, les yeux cherchant sous le bleu sombre une vie qui appelle.

- Mais que...

- Shhht ! Jill tend sa main dans l’air. L’homme observe la silhouette courbée, les cheveux blonds, presque blancs dans la lumière. Des boucles d’oreilles rouges en forme de demi-lunes valsent sur le cou la jeune femme.

*

Elle les portait quand il l’avait aperçue sur les quais, la première fois, fraîchement débarquée du ferry sur leur île de sauvages. Une fille de la ville qui voulait s’oublier, changer d’épiderme, se faire peau rouge. Il l’avait su de suite. Il aurait pu parier avec tous les poivrots du port qu’elle logerait à la Résidence. Elle s’était approchée de l’homme plus tout jeune, caché dans sa barbe, avait attrapé ses yeux bleu vif.

- Excusez-moi, je cherche la Résidence Sigrid Undset. Vous savez où elle se trouve ? En parlant, elle écartait des mèches de cheveux qui se coinçaient à la commissure des lèvres. Son énergie frappait Sander, martelait un petit espace entre le cœur et les tripes, là où le monde vient cogner quand il veut faire mal. S’il savait où se trouvait la Résidence... Pourquoi, de tous ces hommes puant la morue, fallait-il que ça tombe sur lui ?

*

- Shhhht ! Écoute ! Là, tu entends ? On dirait... des portes qui grincent.

La mer de Barents ouvre ses battants. De longues plaintes, certaines graves, profondes, d’autres aigües comme des miaulements de chats, inondent ses eaux. Elle laisse s’engouffrer les monstres. Un souffle retentit de l’autre côté de la coque. Jill bondit. Perd le langage.

- Des baleines à bosse, Jill.

La jeune femme saute d’un bord à l’autre, enjambe le fatras de cordes et de manivelles. Elle est sans défiance. Sander se demande comment il a pu la traîner ici. Il tente de saisir ce qui échappe. Jill est de ces personnes qui changent une atmosphère, une île, une aventure. On ne savait pas le vide immense, on vivait emmailloté dans sa nostalgie, son mécontentement. Et elle débarque, jette tout à terre, s’enroule avec vous dans la laine chaude. Rit, trop, tout le temps, pour rien. On finit par aimer le rien, l’hiver, la glace, l’espace incongru et austère où Jill bâtit son fief.

*

Il l’avait conduite à la Résidence. Une route désertique traversait la toundra sur plus de trente kilomètres entre le port d’Honningsvåg et la pointe de Knivskjellodden, l’endroit le plus au nord de l’Europe. Leur corps cahotaient sur le bruit des graviers et de la terre remués.

- Vous connaissez la Résidence ? avait demandé Jill.

- Oui. Sander fixait sur la route. Il sentait le regard de la jeune femme sur ses mains râpeuses. Il se surprit à cacher ses ongles noirs derrière le volant.

- C’est comment ? C’est un beau bâtiment ? Beaucoup de gens viennent à la Résidence ?

- C’est grand pour une seule gamine, dit Sander. Y’aura personne. C’est plus la saison. Va falloir s’accrocher à la falaise, là-bas. Le vent rigole pas. Mais les baies ont jamais lâché. C’est une belle baraque, solide. L’homme se tût un moment, puis demanda : Et qu’est-ce que tu vas faire, là-dedans, toute seule ?

Jill redressa son buste frêle. « Une femme doit avoir de l’argent et un espace à soi, si elle veut écrire de la fiction ». C’est Virginia Woolf qui l’a dit.

- Un espace à soi, répéta Sander. Toi aussi tu veux devenir une Sigrid Undset ? Sander contenait mal l’amertume qui lui raclait la gorge. Une créature pesante s’installait entre les sièges. Un animal vorace qui grignotait l’air. Jill ne sentait pas sa présence, brassait des rêves dans le faisceau lumineux des phares. Elle s’amusait de l’homme grincheux.

- Il y a pire qu’un prix Nobel de littérature, non ?, dit-elle.

- Est-ce que ça donne le droit de s’approprier une île et foutre les gens dehors ? Tout ça grâce au fric, et pour des bouquins pompeux qui parlent de gens qui ont encore plus de fric et qui se chient dessus dans leurs draps de soie. On a tous crevé, après. Les mots galopaient. La salive s’accumulait dans la bouche de Sander.

Jill ne souriait plus. Elle attendait que l’orage passe, un calme après la tempête. Le tonnerre grondait toujours, tout autour. Sander se radoucit. C’était pas son histoire, à la gamine. Elle y était pour rien.

- Cette maison, la Résidence, reprit l’homme, c’était un repère de communistes, dans le temps. Rien de bien méchant. Rien à voir avec ce qu’ils ont fait à l’Est, les rouges. Ici, les idées avaient fait leur chemin. Les vieux lisaient le Manifeste sur un coin de bar. Ça discutait. Ils se sont mis en tête de créer une coopérative pour aider les familles des marins qui trimaient, mettre un terme à la concurrence des retours de pêche. Ils ont construit la Résidence. Elle s’appelait pas comme ça, évidemment. Les familles de l’île s’y sont installées et ça a marché un bon moment. Mon arrière-grand-père est né là-bas, dans ces murs. Ils travaillaient, partageaient les recettes, les vêtements, les tâches, l’éducation. Y avait pas besoin de chercher plus. Profiter sans profit, c’était le crédo.

Sander avait arrêté la voiture et coupé le moteur. La Résidence se dressait au loin, face au vent. La bâtisse blanche était sobre et singulière. De là où ils se tenaient, Jill ne pouvait apercevoir l’immense baie vitrée qui fixait la mer, serrée entre deux ailes tendues vers la falaise, prêtes à se jeter à l’eau.

- Qu’est-ce qu’il s’est passé ? demanda Jill.

- Des gens ont acheté le terrain. La terre était à personne, on avait construit sans permis. Du coup, la baraque leur est revenue. Un couple de vieux philanthropes, ils se présentaient comme ça. Ils voulaient faire du bien à l’île, éduquer, ramener des artistes, donner « du cachet » à Magerøya. Une fois à la rue, chacun s’est précipité sur les docks pour se faire embaucher. Les rumeurs ont couru vite sur le continent. Les grosses compagnies ont tout racheté pour une bouchée de pain, tout privatisé. Les hommes marnent comme jamais au large pour une paye de misère. La plupart des familles ont quitté leur terre ancestrale. Mais. Mais. On accueille chaque année de grands artistes, des futurs génies nationaux qui se souviennent même pas du nom du lieu quand ils repartent.

Jill réfléchissait. Elle pénétrait la vie de Knivskjellodden par ses pores les plus crasseux, serrait les mains rêches du lieu qui l’avait appâtée à coup de bourses, de nature et de temps. Les questions s’entassaient sous son front lisse.

- Pourquoi ils n’ont pas rebâti ailleurs, quand ils ont perdu la maison ?

- Pour que d’autres bourges la volent aussi ?, dit Sander.

- Mais...

- Personne voulait d’une copie de rêve volé, gamine. On a perdu l’espace. On est sortis de la carte, rayés de l’Histoire qui marche au pas. On dansait sur un autre pouls ici.

*

Le jour s’étire. La lumière trompe les heures, les métabolismes. Le corps de Jill semble infatigable, celui de Sander se bat avec le froid et la fatigue.

- Où est-ce qu’on va, Capitaine ? Elle rêvasse à côté d’une gourde de thé bouillant.

- On va longer Serverny, direction l’archipel de la Terre du Nord. Sander trace le chemin dans l’air.

- Tu veux nous faire passer de l’autre côté ? Y a quoi, au nord du Nord, Sander ? Jill s’amuse. Il y a la glace, les icebergs, les gelures, le grand vide et deux fous. Jill s’amuse toujours.

- On vise l’île de la Révolution d’Octobre, dit Sander.

- L’île de la Rév... Non ?! Tu te fous de moi ?

- Pas du tout, c’est son nom ! Tiens, regarde la carte, là !

Jill scrute les terres aux contours dentelés. Tombe sur le nom. Elle relève la tête vers Sander. De leurs ventres jaillit un rire qui déroule la peur, le stress, ce qu’il y a au-delà de la peur, au nord du Nord. Ils laissent filer la longue traîne.

- Tu as tout prévu en fait, vieux loup de mer ? Jill charrie. Le sourire est faible, elle sait que le sérieux l’emporte.

Sander se lève, vacille dans le cockpit. Ses yeux ne lâchent pas le sol.

- J’ai jamais cru qu’on le ferait, Jill. Je suis même pas sûr que je le voulais, faire péter cette baraque. Pourquoi on a fait ça, toi et moi ? Toi, surtout. T’avais rien à voir. J’arrête pas de me demander pourquoi. Je sais pas. Sander s’essuie les yeux vivement. Sa manche usée lui griffe les paupières. Il s’accroche au taquet. Les phalanges blanchies par l’effort tentent de retenir le mouvement de son corps massif qui lâche prise.

- Je prends ton quart cette nuit, dit Jill en posant une main sur l’épaule de Sander. Il ne sent rien. Je ne suis pas fatiguée. Tu mets le pilote. Je te réveille au moindre doute. Va dormir, Sander.

Il ne lutte pas. S’effondre sur la couchette, enveloppé du ciré, du gilet, de la salopette. Il dort déjà.

*

La Résidence était devenue le domaine de Jill. Les murs froids s’étaient rapprochés. Ils sentaient l’herbe cuite. La démesure de l’espace ne l’effrayait pas. Elle avalait le vide. Dans le jardin d’hiver, elle étalait ses travaux en cours, les laissaient prendre la lumière arctique, attendait qu’un changement s’opère. La Résidence possédait une bibliothèque gigantesque. Les étagères regorgeaient d’ouvrages couvrant toutes les disciplines artistiques. Un rayon minuscule était consacré à l’histoire de l’île et de la maison. Les mots étaient proprets, on noyait le poisson. Le récit de Sander zigzaguait dans la tête de Jill.

En contournant la propriété un matin de décembre, elle avait remarqué une fenêtre nouvelle. Elle ouvrait sur une petite pièce de rangement aux caisses empilées. Jill avait fouillé et trouvé son or : les archives, des comptes rendus, des articles de journaux, des sources qui laissaient entendre un tumulte passé. Magerøya abritait autrefois un foyer communiste actif œuvrant pour la montée au pouvoir du parti. Sur une photo jaunie d’un vieux papier local, les membres posaient devant un bistrot. À gauche du groupe, se tenait le fondateur du comité. Un homme costaud, la mine déterminée, la dureté d’un regard jeune encore : Sander. Jill découvrait les tempêtes essuyées par la région. La violence qui grondait face aux revendications ignorées. La lutte des classes avait aiguisé ses crocs, sorti les griffes, trouvé dans le sang une couleur familière. Un attentat à la bombe visant la Résidence avait échoué. Sander était le principal suspect. Faute de preuve, on n’avait pu l’arrêter. Vingt années avaient passé, calmées par la défaite, le soufflé retombé.

*

Un claquement sec réveille Sander en sursaut. Il grimpe sur le pont. Les voiles faseyent, le tissu ondule, comme fou. Ils ont perdu le cap. Jill scrute l’eau, indifférente à la pagaille du bord, un teint de somnambule aux lèvres. Sander se rue sur la barre, les winchs. Quand le voilier reprend une trajectoire et une allure correctes, il se laisse tomber lourdement sur le bois dur.

- Tu crois qu’ils nous suivent ? demande Jill après un moment.

- Je sais pas. Le ton dans la voix de Sander est calme. Il tente de rapetisser les mots.

- Tu feras quoi, sur ton île de glace, tout seul ? Jill est douce. Elle se lève et vient se coucher sur la banquette où il est affalé. La tête sur ses genoux. Il ne sent rien.

- Tu sais, Sander, c’était mon idée.

- Mais c’est ma faute, Jill ! coupe Sander. Si je t’avais pas raconté. J’aurais jamais dû revenir à la Résidence, te parler de tout ça. Je t’ai embobiné comme je faisais à l’époque, au comité. Et toi gamine, t’as suivi, t’as tout gobé. Les larmes de Sander s’écrasent sur le front de Jill.

- Quand je t’ai vu arriver, ce matin-là, le sac de courses, les bouquins dans les bras, c’était le meilleur matin, dit Jill. Elle sourit, les yeux droit vers le ciel. Avant que Sander proteste, qu’il fasse tout déguerpir, elle poursuit : « Vous nous reprochez donc de vouloir abolir une propriété qui suppose comme condition nécessaire l’absence de propriété pour l’immense majorité de la société. En bref, vous nous reprochez de vouloir supprimer votre propriété. De fait, c’est bien ce que nous voulons. » , tu te souviens ?

Sander est secoué par les pleurs. Il caresse la joue de Jill.

- Le Manifeste. T’as réveillé le vieux rêve, gamine, il dit. T’as réveillé plus que ça. Et t’es plus là. T’avais trente ans, putain. C’est de ma faute, tout est ma faute. Je t’ai tuée, Jill. Qu’est-ce tu fous là ? T’es là mais t’es pas là. Ton corps, ton petit corps. Pourquoi t’étais encore dans la maison ? J’avais fait le tour, j’avais appelé, j’étais sûr... L’homme se cache le visage dans les mains. Son index blessé l’élance.

- J’ai trouvé mon espace à moi. Les lèvres de Jill découvrent ses dents blanches. Elle plisse les yeux de malice, une goutte d’eau roule des cils vers son oreille. La tête toujours face au ciel, sous celle de Sander, elle attrape ses doigts, serre comme elle peut.

- On l’a fait. Tout est parti. Les livres pompeux, les coussin, les verrières. BOUM ! Tout a volé. C’était beau. J’ai volé aussi, un peu. Le reste, c’est un accident, Sander. Tu m’entends ? Je referais tout pareil.

- Et maintenant, quoi ? demande le marin abattu, lavé de mer au dehors et du sel au-dedans. Essoré, la peau qui pique, la douleur qu’il ne combat pas.

- Personne veut d’une copie de rêve volé, répond Jill.

Sander se penche sur la jeune fille. Il embrasse sa peau. Tous deux se redressent. Jill se cale dans les filins entre deux chandeliers de la poupe. Sander manœuvre, vire de bord. Il change de cap. Quand il se retourne, Jill n’est pas là.

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