On a lu Shakespeare
© Julie Trémouilhe
Île de Vancouver, Canada, 28 septembre 2019,
Beau Baroudeur,
Les grains de sables s’accumulent sous ton ongle. Ta clope vacille. Je tends les doigts, très doucement. Je ne touche rien. Le mégot tombe. Pas grave, l’épiderme est intact. Je n’écris pas à ta silhouette penchée sur son propre récit d’aventures, là juste à côté de moi, alors que la distance s’étire sur la serviette, ce crocodile qui vous démembre un couple en un éclair de dents. J’écris à l’homme de l’absence sans os et sans peau à qui j’ai formulé tant de choses ces cinq derniers mois. Je t’ai lu des livres sur des pistes audio pour que tu les écoutes en marchant. J’aime cette idée, que ma voix s’est perdue sur des crêtes sauvages, quelque part entre le Mexique et le Canada. Le son faiblissait, je toussais, bâillais beaucoup et riais dans le dictaphone pour tromper le décalage entre ce présent où je t’attendais, et le futur où tu m’écoutais, résolument seul. Tu relèves la tête. La lumière de l’écran te distrait à longueur de temps. Dans une autre version de l’histoire, je suis en train de courir vers l’eau. Je prends l’élan nécessaire et j’envoie loin, haut, ton foutu téléphone. Ici, j’écris encore depuis le silence bourré de solitudes. Trois jours que je t’ai retrouvé, et je t’attends encore. Deux points sur la plage, perdus au milieu des ours invisibles. Je pense aux images de mon corps nu dans ce téléphone, au tien dans le mien. Poubelle ? Pas grave, l’épiderme est intact. Je n’ai pas retrouvé l’homme qui pleurait sur le quai de la gare en nous laissant, le Vieux Continent et moi. Il est parti en avril pour traverser tout l’Ouest américain, du sud au nord. Il a dû bifurquer en route. Ou bien l’amour est tombé du sac à un moment. Je devrais peut-être faire le chemin à l’envers ? Je croyais, pourtant. Ça arrive.
Je me faisais cette réflexion, hier, sur le coin de feu où on répète le même numéro de clown chaque soir : bouffe, bières, sourires tristes, beuh et marshmallows grillés. Je me disais : on a lu Shakespeare et compris qu'une mort peut être un événement dont on ne se relève pas. Qu'un chagrin d'amour suffit à faire une vie. On a cru qu'il était légitime de ne pas s'en remettre, d'en faire une tragédie, de fuir le tiède. On a cru que si ce n'était pas le triomphe du corps, de l'âme ou des larmes et des armes, ce n'était rien. Et à côté de ces croyances et cette foi naissante en un absolu qui promettait tout sauf la monotonie des lendemains, on vivait, on voyait d'autres choses. Des discours, des catastrophes, des gens forts et seuls, la résilience, des pas la fin du monde et vies qui continuent. On s'est fait laminer le cœur, on a vécu à côté d'êtres chers qui ne voulaient ni vivre ni mourir et qui sont morts quand même. Mais le rideau n'est pas tombé. Personne n'a clamé que "le reste est silence". On continue d'arroser son basilic qui crève deux jours plus tard. Ce n'est pas grave. On ne sait plus si rien n'est grave ou si tout l'est terriblement, absolument.
Tu reposes ton carnet pour aller pisser plus loin sur la végétation qui borde notre place de camping. Je me vois l’ouvrir, y lire à quoi et à qui tu penses. Puis je sens mon cœur fatigué qui tire dans l’autre sens. La lettre s’achève. Je vais me lever et marcher vers la masse dense des conifères géants. Je vais aller manger avec les ours. Leur demander s’ils ont vu passer mon baroudeur dans le coin. Me frotter à la griffe du monde. Pas grave, l’épiderme est intact.
L’autre point sur la plage