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© Julie Trémouilhe
Tu te demandes si la position de l’assiette dans l’espace-temps de ton lave-vaisselle peut impacter le cône de lumière future de l’événement P. Tu lis Stephen Hawking qui dit Newton et Einstein blablabla et tu deviens folle. Tu changes trois fois l’assiette de place. Tu commandes des chicken wings. C’est ce qu’il préfère. Tu comptes. Au moins deux poulets par portion. Cinq pièces sur une base de deux ailes deux cuisses ça fait au moins deux bêtes. Sauf s’il pousse plus d’ailes ou de cuisses aux poulets des chicken wings. Ça t’étonnerait à peine. Tout est relatif. Tu comptes mais tu t’en fiches. Tu tuerais tous les poulets d’élevage à mains nues pour sauver ta bête si tu pouvais. Si leur mort dans le cône de lumière passée pouvait changer la donne. Mais tu refais les calculs et rien. Ils volent plus vite que la vitesse de la lumière parce qu’ils n’ont plus de masse intrinsèque. Ils ne sont plus que des lettres qu’on prononce mal dans le parlophone du drive-in. Une portion de chicken wings s’il vous plait.
S’il vous plait je répétais en crachant sur la borne métallique. Je voulais expliquer que les ombres n’avaient pas de masse. Alors elles ricochaient sans âge dans ce qui avait été puis se projetaient plus loin sur l’ellipse, là où nos yeux lourds ne peuvent pas voir. Moi je touchais je touchais j’empilais mon corps je pesais pendant qu’elles volaient je grattais le vernis pour décoller. Je serrais mes mains autour des bras ridés et des regards perdus qui ne me reconnaissaient pas. Il y avait d’autres planètes mais sur celles-là je n’aurais pas pu replier les images les unes sur les autres et faire faire l’amour aux ombres les mettre petites grosses fatiguées dansantes affairées dans des armoires grinçantes. Je n’aurais pas pu leur sauver la vie.
On t’aurait sauvé la vie. On serait monté dans le vaisseau. Le chat et moi. Des tonnes de chicken wings lyophilisés dans le compartiment bouffe. On aurait tourné en orbite loin du centre de la Terre et on aurait vieilli au ralenti. Le truc qui mange tes molécules de l’intérieur aurait mâché si lentement qu’on aurait pu danser danser danser comme on a toujours fait ta patte sur mon index ta tête dans mon cou tout ton corps à l’envers qui estomaque les gens. On aurait valsé sur la plus lente des pulsations. On aurait eu chaud parce que là tout en bas ils disaient c’est demain le véto c’est la fin. Mais nous on aurait enculé la mort toutes griffes dehors parce que demain c’est relatif.
Tu lis encore. Chaque fois que tu tentes d’imaginer un monde sans lui tu sens la masse du trou noir s’effondrer sur elle-même dans ta gorge. Tu sais qu’on meurt que les hommes meurent que les chats meurent mais pas lui. Lui ne meurt pas dans l’histoire de ta tête et tu t’aperçois un peu tard que tu n’as jamais émis l’hypothèse. Tu dessines des schémas. Tu cherches où placer le point du chat. Tu écoutes des chansons qui disent qu’on reste dans le cœur à jamais. Tu te demandes où va ta bête. Tu relis. « L’ailleurs » est la région de l’espace-temps qui ne s’étend dans aucun des cônes de lumière – passée ou future – de P[1].
Je trempais le bout du doigt dans le lait et je le frottais sur tes babines. Je le trempais dans la nourriture liquide. Dans les restes des restes broyés des bêtes qu’on ne voulait pas sauver assez. Je courais tard dans la journée acheter tous les sachets les tubes protéinés les fontaines à eau. Je priais des dieux auxquels je ne croyais pas de faire des miracles auxquels je ne croyais plus. Je me glissais sous le lit. Je tendais les assiettes. Je mixais le jambon. Je te portais. Je te portais. Je te portais. Je te plaçais ta patte sur mon index ta tête dans mon cou tout ton corps à l’envers qui estomaque les gens. Je te montrais comme on dansait dansait dansait comme on a toujours fait. Je passais un gant de toilette humide dans tes poils blancs comme si j’étais ta mère et que je te lavais. Je ne savais plus parler quand on me demandait pour toi. Je ne savais pas dire que tu étais l’amour. Que ça faisait dix ans. Que c’était plus long que la trajectoire des hommes dans mon référentiel. Je fermais la porte à clé puis je tirais dessus pour vérifier. Je retournais vérifier. Je retournais vérifier. Je ne faisais pas confiance à mes yeux. À ma raison. Les tocs revenaient. Je faisais pipi. Trois secondes plus tard je faisais pipi. Je retournais. Je retournais encore aux toilettes pendant que toi tu n’allais plus dans la litière. Je buvais toutes les bières. Tu refusais toujours le lait. Je mangeais tes chicken wings. Je m’en voulais de toutes les fois où je t’avais chassé loin des assiettes. Le souvenir de ton corps énergique s’amenuisait en même temps que toi. Sous les poils longs qui trompaient les os je sentais toutes les arêtes les crêtes les articulations. J’imaginais le monstre à mille pattes qui phagocytait tout ce qui te tenait debout et je voulais tuer. Je criais que dix ans ce n’était pas assez. Ce n’était pas la promesse. C’était passé trop vite. En une seconde ou presque. On me disait c’est relatif. C’était passé plus vite que trois cent mille kilomètres. Tu dormais en boule à 0,000000003335640952 seconde de moi.
Tu lis l’explication de la plus célèbre équation de l’univers. Ça parle de l’équivalence de la masse et de l’énergie. Tu regardes le corps décharné de ta bête qui se déplace en zigzags qui peine à quitter le niveau zéro au-dessus de la mer même si c’est pour s’élever de vingt petits centimètres. Faut pas être Einstein pour capter.
On aurait ralenti le temps tellement qu’on l’aurait figé l’espace d’on ne sait pas combien de quoi. Puis on aurait changé le sens. Les livres ça disait que la gravitation n’était pas la force mais la conséquence de la masse et de l’énergie d’un truc sur l’espace-temps. Ça ne disait pas pourquoi un sens et pas l’autre. Ou bien on n’avait pas lu jusque-là. Alors on aurait joué à remonter le fil. Ton corps aurait gonflé doucement jusqu’à arrondir tous les angles sous la peau. Les cacas d’œil seraient revenus s’agglutiner près de l’iris bleu. Tu aurais griffé mes jeans pour demander une portion extra large s’il vous plait. Je t’aurais retrouvé sur mon lit sur mon bureau la tête contre mon avant-bras la patte sur mes doigts pendant que j’essayais de taper des mémoires et avaler des cours. Je t’aurais retrouvé sur mes vêtements. En apesanteur dans le filet qui t’empêchait de tomber du balcon. Dans les pattes de ton frère. Sur le fauteuil zébré. Dans le parking. Puis la toute première fois sur le siège avant de la voiture de maman. J’aurais caressé et caressé encore ton tout petit corps. Tu aurais mordu mes bracelets en attrapant un peu de la peau du poignet. Je t’aurais appelé à l’infini /miniʃifu/ /miniʃifu/ /miniʃifu/ /miniʃifu/ miniʃifu/ /miniʃifu/ /miniʃifu/ /miniʃifu/ /miniʃifu/ /miniʃifu/ /miniʃifu/ /miniʃifu/ /miniʃifu/ /miniʃifu/ /miniʃifu/ /miniʃifu/ /miniʃifu/ /miniʃifu/ /miniʃifu/ /miniʃifu/ miniʃifu/ /miniʃifu/ /miniʃifu/ /miniʃifu/ /miniʃifu/ /miniʃifu/ /miniʃifu/ /miniʃifu/ /miniʃifu/ /miniʃifu/ /miniʃifu/ /miniʃifu/ /miniʃifu/ /miniʃifu/ /miniʃifu/ /miniʃifu/ miniʃifu/ /miniʃifu/ /miniʃifu/ /miniʃifu/ /miniʃifu/ /miniʃifu/ /miniʃifu/ /miniʃifu/ /miniʃifu/ /miniʃifu/ /miniʃifu/ /miniʃifu/ /miniʃifu/ /miniʃifu/ /miniʃifu/ /miniʃifu/ miniʃifu/ /miniʃifu/ /miniʃifu/ /miniʃifu/ /miniʃifu/ /miniʃifu/ /miniʃifu/ /miniʃifu/ /miniʃifu/ /miniʃifu/ /miniʃifu/ /miniʃifu/ /miniʃifu/ /miniʃifu/ /miniʃifu/ /miniʃifu/ miniʃifu/ /miniʃifu/ /miniʃifu/ /miniʃifu/ /miniʃifu/ /miniʃifu/ /miniʃifu/ /miniʃifu/ /miniʃifu/ /miniʃifu/ /miniʃifu/ /miniʃifu/ /miniʃifu/ /miniʃifu/ /miniʃifu/ /miniʃifu/ miniʃifu/ /miniʃifu/ /miniʃifu/ /miniʃifu/ /miniʃifu/ /miniʃifu/ /miniʃifu/ /miniʃifu/ /miniʃifu/ /miniʃifu/ /miniʃifu/ /miniʃifu/
Tu regardes le chat longtemps pour imprimer l’instant sur tes pupilles. Il est là même s’il décolle déjà. Il est vivant maintenant. Tu étouffes le mot maintenant. Tu l’enlaces avec ta masse ton énergie ta force. Maintenant. Tu te penches sur la tête de ta bête. Dans son oreille sombre tu murmures t’inquiète pas le chat, il doit te rester quelques vies. T’inquiète pas mon cœur mon petit cœur mon bébé ma loutre t’inquiète pas. Mais tu ne sais pas comment on dit au revoir dans cette vie-ci.
Je ne savais pas comment dire au revoir à cette vie-là.
On n’aurait pas dit au revoir.
[1] Stephen Hawking, Une brève histoire du temps : du Big Bang aux trous noirs, traduit de l’anglais par Isabelle Naddeo-Souriau, Éditions Flammarion, 2008, p. 49